Lundi 3 février 2020.
Bruxelles.
Un café le long du cimetière d’Ixelles…

Alors que le soleil rendait son dernier souffle du jour, je me rendais au rendez-vous fixé depuis une petite semaine. Je rentre dans le café, comme prévu, et je cherche la personne de contact. « 2ème salle, à l’arrière, un pull blanc ». Mes informations étaient exactes. Elle était là, et m’attendait déjà.

Elle, c’est Céline Pieters, nom de code Guida. Céline, c’est le genre de personne qui semble avoir déjà vécu une quinzaine de vies : Architecture, Littérature, Ecriture, Analyse, Voyage, Edition, Peinture, Robotique, … autant de domaines que Céline a déjà, et continue de côtoyer au quotidien… Votre étonnement ne pourrait être que grandissant lorsque vous apprendrez qu’elle n’a que la trentaine.

Bref, alors qu’elle s’apprête à défendre sa thèse dans moins de deux mois, elle était prête à m’accorder un morceau de sa soirée pour discuter rhétorique ludique…

En effet, Céline Pieters, parmi l’ensemble des projets qu’elle mène, a trouvé le temps de créer un jeu de société. Un objet bien singulier qui offre une expérience ludique bien particulière. Trêve de suspens, il s’agit du jeu « Intime Conviction ».

Parler de ce jeu est un véritable challenge. Tout simplement parce qu’il s’agit d’une expérience unique, et que mes quelques mots rédigés à la hâte sur ce clavier n’arriveront jamais à transpirer les sentiments qui peuvent approcher les joueurs durant une partie d’Intime Conviction. D’une autre part, il serait bien dangereux d’en dévoiler trop, cela risquerait de ruiner votre partie par un trop-plein d’informations qui nuiraient à votre expérience.

Dans Intime Conviction, vous allez vous mettre dans la peau de jurés qui devront prendre la bonne décision dans la résolution d’une affaire criminelle. Vous allez recréer l’ambiance toute particulière d’un huis clos, argumenter pour défendre vos idées, et tenter de mettre des mots sur ce que vous ressentez au fond de vous… sur votre Intime Conviction !

Ce jeu est particulier sur bien des niveaux ! La première chose, qui frappe instantanément, c’est bien évidemment son format unique. Une enveloppe, scellée avec une ficelle. Tout ce qu’il y a de plus brut et naturel. A l’intérieur, rien de superflu : une règle du jeu, un portrait de l’accusé et sa déclaration, une scène du crime, des cartes de jurés, des cartes de vote final, des fiches d’enquêtes… et une révélation finale ! Aucun emballage inutile, pas de plastique !

Une autre chose à souligner, c’est que ce jeu ne rentre dans aucune catégorie. Il ne s’agit pas de stratégie, de chance, de placement d’ouvriers, d’équilibre, … Non, il s’agit plutôt d’un outil de discussion, de débats, de prises de positions, d’écoute, d’analyses… de rhétorique !

En effet, revenons un instant sur Céline, alias Guida. Cette romaniste spécialisée dans la rhétorique voyait plutôt dans ce jeu un premier outil pédagogique pour analyser les arguments, discours et plus précisément les aveux ! En effet, lors de la rédaction de son mémoire, elle s’est concentrée sur les effets persuasifs des aveux. Etant donné la complexité (et l’illégalité) d’apprendre quoi que ce soit sur ce qu’il se passait à huis clos, autour de la table, et dans la tête des différents jurés, elle a commencé à confectionner cet outil.

A ce moment-là, nous étions encore bien loin de la version que l’on peut retrouver aujourd’hui ! Et tout se serait peut-être arrêté là. Mais c’était sans compter l’apparition d’un deuxième protagoniste tout aussi essentiel : Raphaël Vanleemputten, alias Jafar.

Lorsque Céline, qui nous vient d’Arlon, discute avec son ami bruxellois, Raphaël, passionné de jeux de société et de bandes dessinées, celui-ci perçoit directement le potentiel ludique de la chose ! Et c’est là que commence la transformation de cet outil pédagogique en expérience ludique. Tempo, fluidité, légèreté, tout est pensé et mis en place pour rendre l’utopie réelle : créer un jeu de société qui pourra véritablement faire vivre un instant particulier aux participants ! Avec l’appui de Thibaut Quintens, déjà présent dans le milieu ludique, nos deux protagonistes se sentent petit-à-petit pousser des ailes, ils ont trouvé chez lui un véritable soutien : Thibaut Quintens deviendra alors leur parrain ludique et les guidera dans ce monde qui leur est encore peu connu.

Mais rapidement, la réalité reprend le dessus… Comment fabriquer ce jeu ? Comment faire en sorte de le rendre disponible auprès du grand public ? Et surtout, comment faire cela en adéquation avec les valeurs essentielles qu’ils aimeraient porter et véhiculer ?!

D’une part, le jeu n’entre dans aucune case. Il s’agit d’un jeu hors norme, qui pourrait effrayer plus d’un éditeur étant donné le peu de rejouabilité. (Là-dessus, ils peuvent remercier les Space Cowboys et Unlock qui a ouvert une nouvelle voie au grand public). Et d’autre part, comment faire pour accoucher d’un jeu sans tomber dans la fabrication chinoise ou des pays de l’Est, à l’éthique parfois douteuse ? Et comment faire pour ne pas plier devant un éditeur qui voudrait changer le format, le matériel, et qui risquerait de compromettre l’expérience qu’offre leur produit ?

Il ne leur restait plus énormément d’option, il fallait mettre sur pied leur propre maison d’édition ! C’est ainsi que les Editions FIKA sont nées ! « Maison d’édition bruxelloises 100% amour et fun ». Nommées d’après l’expression suédoise signifiant littéralement « prendre une pause-café », cette maison d’édition veut se démarquer, à sa sauce, et proposer des expériences inédites pour « s’amuser, parler, se concentrer, refaire le monde et se détendre », tout ça le temps d’une pause-café ! Voilà nos slow-entrepreneurs partis pour une nouvelle aventure : l’édition !

Tout d’abord, nos deux aventuriers font un premier tirage du jeu. 1000 exemplaires sont imprimés à Verviers. Il s’agit ensuite d’assembler tout cela, à la maison, sans entrepôt particulier, et en sachant qu’ils scellent chaque enveloppe à la cire (et qu’il faut 20 secondes pour faire ce sceau en cire), vous pouvez imaginer le chantier et le temps que cela leur a mis ! Mais le jeu est bon, alors ça en vaut la peine ! Par la suite, ils feront 6000 exemplaires, cette fois avec un atelier protégé à Limoges…

Petit-à-petit, la structure grandit, de nouvelles difficultés apparaissent, mais leurs valeurs ne sont jamais écartées, et ils tiennent bon et parviennent à surmonter de nouveaux obstacles pour s’en sortir grandis !

Intime Conviction est donc un jeu. Vous allez pouvoir passer un bon moment en famille ou entre amis. Mais Intime Conviction n’est pas uniquement un jeu. C’est un outil de découverte de techniques de rhétorique, d’argumentation, de double discours, de réactivation de techniques vieilles de l’antiquité et du fondement de la démocratie en ce qu’elle pouvait d’avoir de plus pur.

Intime Conviction c’est aussi une école de la vie : tout d’abord pour nos deux protagonistes, Céline et Raphaël, qui ont découvert le milieu du jeu, le monde de l’édition, l’assemblage, … tout de A à Z. Mais il s’agit aussi d’un modèle pour l’ensemble des acteurs actuels ou futurs du monde ludique.

Nous aimerions que plus d’éditeurs se décident à ramener un peu d’énergie Fika chez eux. Que les emballages superflus disparaissent peu à peu, que la présentation de l’objet ludique sorte de l’ordinaire. Nous aimerions, peut-être, être plus souvent malmenés, troublés dans nos rassurantes certitudes, et qu’un doute intemporel s’installe à la fin d’une partie d’un jeu, comme cela peut être le cas à la fin d’une partie d’Intime Conviction. Bref, nous aimons nous faire vivre des choses, partager un instant de vie, et pour cela, chapeau à Guida et Jafar.

Il est certain que ce jeu reste clivant. Tout le monde n’appréciera pas. Certains déborderont de frustration. Mais chacun aura eu la possibilité de tomber dans le piège… chaque joueur aura forgé, presque inconsciemment, son Intime Conviction… Même si ce n’est pas toujours évident d’y mettre les mots justes !


2 Comments

Moreau · avril 5, 2020 at 11:00

Le jeu est-il disponible dans vos boutiques, ou faut-il nécessairement le leur commander nous-même ?
Merci 🙂

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